Livres
livres enfants à partir de 8 ans livres adultes revues
Livres pour Enfants
Écoute, Laura Cattabianchi
Nous avions présenté Laura Cattabianchi dans notre premier numéro, à travers une interview et le récit d'une animation scolaire. L'artiste revient aujourd'hui avec un album destiné aux tout-petits qui prolonge avec beaucoup de finesse son exploration poétique des sons et des matières.
Dans Écoute, le papier devient instrument. Un chat qui ronronne, des pas qui crissent sur les feuilles, le souffle du vent : l'imaginaire sonore se déploie au fil des pages grâce à un dispositif aussi simple qu'ingénieux. Sur chacune des six doubles-pages, un rond de papier invite l'enfant à toucher, froisser, tapoter ou effleurer pour révéler les sons cachés dans le livre.
L'ouvrage sollicite ainsi plusieurs sens simultanément. La vue, le toucher et l'ouïe dialoguent dans une expérience de lecture qui place le jeune lecteur au cœur de la découverte. Ici, l'enfant ne se contente pas d'écouter une histoire : il expérimente, manipule et participe activement à la création des sons.
La délicatesse graphique et la qualité de fabrication renforcent encore cette proposition originale, qui fait du livre un véritable objet d'exploration sensorielle. Un album à partager entre adultes et tout-petits, qui invite à ralentir, observer et écouter autrement les sons du quotidien.
Une création sensible et inventive, justement sélectionnée pour le Prix du livre pour les bébés du ministère de la Culture 2026.
(Dès 1 an).
Si la vidéo ne s'affiche pas, cliquez ici pour la regarder sur youtube .
Editions Les grandes personnes editionsdesgrandespersonnes
Baveux anniversaire, Icare, de Vincent Guigue
Pour son anniversaire, Icare reçoit de ses amis un fabuleux cadeau : un voyage en salade volante. Et ce n’est pas un périple de tout repos ! L’aventure est semée de rencontres étonnantes, de paysages merveilleux… et même d’un délicieux goûter.
Vincent Guigue signe un texte plein de fantaisie et compose également la chanson de l’anniversaire, accessible grâce à un QR code.
Les illustrations luxuriantes de Charlotte Lemaire, sélectionnée aux Pépites de l’album 2025, nous entraînent dans des forêts d’artichauts et d’autres légumes géants, à hauteur d’escargot.
Une très belle histoire que les petits lecteurs réclameront sans doute encore et encore.
(Dès 3 ans)
Le djembé de Timéo, Sonia Murielle Sirima
Le djembé de Timéo raconte l’histoire de Timéo, un petit garçon métis né en France, d’une grande timidité. Habitué à passer ses vacances dans différentes régions françaises, il découvre cette fois le Burkina Faso, le pays natal de son père.
Très inquiet avant le départ, il redoute surtout les animaux sauvages dont il a tant entendu parler. Mais dès son arrivée, l’accueil chaleureux de sa famille et l’amitié qu’il noue avec son cousin dissipent peu à peu ses craintes.
Timéo découvre alors plusieurs instruments traditionnels, comme le djembé, le balafon, la flûte en fer ou encore le tambour d’eau. Fasciné par le djembé, il passe ses vacances à apprendre à en jouer.
Une histoire sensible sur la découverte de ses racines et de son identité culturelle, qui parlera particulièrement aux enfants issus de familles mixtes, tout en ouvrant tous les jeunes lecteurs à d’autres cultures et façons de vivre.
En fin d’ouvrage, des explications simples permettent également de découvrir les instruments traditionnels évoqués dans l’histoire.
(Dès 6 ans)
La fabuleuse fanfare du soir…et au lit ! , Kael Tudor
Cet album raconte l’incroyable tournée d’une fanfare pas comme les autres. Des chantiers aux plages, du fond de l’océan à la jungle, des montagnes enneigées jusqu’au cosmos, les musiciens partent à la rencontre d’étonnants habitants : tigres, boas, poissons et bien d’autres encore.
Après cette nuit pleine d’aventures, tout ce petit monde rentre finalement se coucher.
Un album tendre et imaginatif, sublimé par les illustrations colorées et joyeuses de Kate Hindley.
(Dès 3 ans)
Le grain de sable, Sylvain Alzial
Ce petit album a tout du conte initiatique… et pourtant il tient dans un grain de sable. Avec une intelligence narrative remarquable, Sylvain Alzial reprend le motif universel de l’insatisfaction pour le rendre accessible aux plus jeunes, sans jamais l’alourdir de morale. Le résultat : une histoire en boucle, simple en apparence, mais d’une richesse philosophique étonnante.
Le héros, minuscule grain de sable orange fluo aux yeux immenses, rêve sans cesse d’être autre chose.
Trop léger, trop fragile, trop balloté par les vagues et les jeux des enfants, il envie tour à tour le calme d’un caillou, la puissance d’un volcan, l’éclat du soleil ou encore la liberté du vent. Chaque transformation apporte d’abord son lot d’émerveillement avant de laisser place à un nouveau manque. Le désir devient moteur du récit, dans une mécanique parfaitement rythmée où les répétitions créent une musicalité presque hypnotique.
Ce qui frappe surtout, c’est la fluidité de l’écriture. Sylvain Alzial joue avec les reprises et les formules récurrentes comme un conteur qui installerait peu à peu une ritournelle familière. Les jeunes lecteurs anticipent, participent, savourent les métamorphoses successives. Mais derrière cette apparente simplicité se glisse une réflexion délicate sur notre difficulté à être heureux de ce que nous sommes. Toujours plus grand, toujours plus fort, toujours ailleurs… jusqu’au moment où le regard change enfin.
Les illustrations de Benoît Tardif participent pleinement à cette réussite. Très graphiques, éclatantes, presque rétro dans leurs aplats de couleurs franches, elles donnent à chaque transformation une identité visuelle forte. Le minuscule héros ne disparaît jamais vraiment du regard du lecteur : même perdu dans l’immensité d’un océan ou d’un ciel, on continue de suivre ses émotions. Il y a quelque chose de cinématographique dans cette manière de jouer avec les échelles et les mouvements.
On retrouve aussi, derrière l’humour et la fantaisie, une vraie réflexion sur le désir contemporain : vouloir être autre, ailleurs, plus impressionnant. Pourtant, jamais le livre ne juge son personnage. Il accompagne simplement son errance jusqu’à cette dernière image magnifique, face à un château de sable construit de milliers de petits grains semblables à lui. Et soudain, ce qui paraissait insignifiant retrouve une forme de beauté.
Rarement un album jeunesse aura parlé avec autant de légèreté d’un sujet aussi universel. Un livre drôle, graphique et profondément malin, qui amuse les enfants tout en laissant aux adultes un discret vertige existentiel.
(Dès 5 ans)
Le lapin de Matisse, Georgia Lawson
Avec cet album plein de couleurs et de mouvement, l’univers de Henri Matisse devient un formidable terrain de jeu pour les plus jeunes. En panne d’inspiration dans son atelier baigné de soleil, le peintre voit surgir un petit lapin curieux qui, en bondissant parmi les papiers découpés et les toiles inachevées, va semer un joyeux désordre… et réveiller la création.
Au fil des pages, les œuvres semblent prendre vie. Les formes dansent, les couleurs explosent, et le lecteur découvre l’art de Matisse non pas comme une leçon, mais comme une expérience vivante et ludique. L’album réussit ainsi à transmettre toute la liberté et l’énergie du peintre à travers une histoire simple, accessible et pleine de fantaisie.
Les illustrations de Iratxe Lopez de Munain, très graphiques, rendent un bel hommage aux célèbres papiers découpés de Matisse, avec des aplats éclatants et des compositions dynamiques qui attirent immédiatement l’œil. Quant au petit lapin, espiègle et attachant, il guide les enfants avec douceur dans cet univers artistique.
Une jolie porte d’entrée vers l’art moderne, intelligente et joyeuse, qui donne autant envie de créer que d’aller découvrir les œuvres originales au musée.
(Dès 3 ans)
Elan Vert / Pont des arts : elanvert
Marre de Marsa, Siqi Zhang
Avec cet album Siqi Zhang nous offre une histoire aussi douce qu’universelle sur ce drôle de sentiment que connaissent tous les enfants : vouloir partir très loin… tout en ayant besoin de savoir que quelqu’un veille encore sur nous.
Le petit chien orange n’en peut plus des recommandations de Marsa.Fais attention !, ne fais pas ci, ne fais pas ça !… La tendre lapine semble vouloir tout contrôler. Alors, poussé par son envie de liberté et d’aventure, notre petit héros décide de découvrir le vaste monde par lui-même. Mais derrière cette fugue se cache surtout un grand besoin de grandir.
Ce qui rend cet album particulièrement touchant, c’est la délicatesse avec laquelle Siqi Zhang raconte l’attachement. Marsa suit discrètement le petit chien, le protège dans l’ombre, sans jamais l’empêcher d’avancer. Une présence silencieuse, rassurante, presque invisible, qui rappelle ces liens forts que l’on comprend parfois seulement lorsqu’on s’en éloigne un peu.
Avec très peu de texte, l’autrice parvient à transmettre énormément d’émotions. Les illustrations, chaleureuses et expressives, racontent autant que les mots : la curiosité, l’excitation, la solitude aussi… puis ce besoin irrépressible de rentrer raconter ses aventures à celui ou celle qui nous aime.
Marre de Marsa est une magnifique histoire sur l’indépendance, le besoin d’explorer, mais aussi sur le réconfort du retour. Un album tendre et intelligent qui parlera autant aux enfants qu’aux parents, chacun y retrouvant un peu de sa propre histoire.
(Dès 3 ans)
La joie de lire : lajoiedelire
Ninon, petit papillon, Antoon Krings
Avec Ninon, petit papillon, Antoon Krings nous entraîne une nouvelle fois dans l’univers tendre et délicat des Drôles de Petites Bêtes. Après avoir rencontré tant de personnages attachants, difficile de ne pas succomber au charme de ce petit papillon blanc aussi discret que rêveur.
Ninon est de ceux que l’on remarque peu au premier regard, et pourtant, au fil des pages, il déploie doucement ses ailes et sa personnalité. Curieux du vaste monde qui l’entoure, il quitte la douceur rassurante de son jardin pour partir à la découverte des couleurs, des fleurs et des rencontres qui l’attendent. Une aventure simple en apparence, mais qui parle avec beaucoup de justesse de l’envie de grandir, de découvrir… tout en gardant une place précieuse pour ceux qui nous attendent.
Ce que j’aime particulièrement dans cet album, c’est cette poésie toute légère qui caractérise si bien Anton Krings. Les illustrations sont pleines de douceur et de couleurs lumineuses, et chaque page invite à l’émerveillement. Les plus jeunes s’identifieront facilement à Ninon : cette envie d’explorer le monde mêlée à une petite timidité très touchante.
Une histoire tendre et rassurante sur l’autonomie, l’amitié et le retour vers ceux qu’on aime. Un joli moment de lecture à partager, qui donne presque envie d’aller observer les papillons dans le jardin après avoir refermé le livre.
(A partir de 3 ans)
Nora et l’ours polaire, Liana Castello
Voici un récit écologique qui prend la forme d’une rencontre aussi improbable que touchante. Au cœur d’une forêt que la petite Nora connaît parfaitement, un bruit étrange vient troubler le calme habituel. En suivant ce mystérieux grondement, l’enfant découvre, caché dans une grotte… un ours polaire. Une apparition absurde, presque magique, qui intrigue immédiatement.
L’album joue d’abord sur l’étonnement et l’humour. Face à cet immense ours blanc nommé Esteban, Nora imagine mille scénarios extravagants : un fugitif recherché par la police, un secret à cacher, une aventure extraordinaire. Mais derrière cette fantaisie se dévoile peu à peu une réalité bien plus grave. Esteban ne fuit pas des hommes : il fuit la disparition de son monde. La glace fond, les poissons se raréfient, et l’ours n’a plus d’endroit où vivre.
Ce qui rend le livre particulièrement réussi, c’est la manière dont il aborde le changement climatique à hauteur d’enfant, sans discours pesant ni catastrophisme. À travers les questions spontanées de Nora et son envie sincère d’aider, le texte parle d’écologie avec simplicité et humanité. L’album rappelle aussi combien les enfants comprennent souvent très vite l’essentiel : prendre soin du vivant.
Les illustrations à l’aquarelle de Agathe Bray-Bourret accompagnent parfaitement cette douceur mélancolique. Les paysages forestiers chaleureux contrastent avec les étendues glacées qui disparaissent peu à peu, jusqu’à cette image saisissante de l’ours isolé sur un morceau de banquise minuscule.
Sous ses airs de tendre aventure, Nora et l’ours polaire parle finalement d’exil, de perte et d’entraide. Un album sensible et accessible, qui ouvre le dialogue avec les plus jeunes sur les bouleversements du monde sans jamais perdre sa part de poésie.
(A partir de 3 ans)
Nöpp : noppediciones
L’odeur d’une journée d’été, Clémence Sabbagh
La joie de lire : lajoiedelire
L’oiseau fait son nid, Agnès Debacker
Avec cet album tendre et rythmé, Agnès Debacker transforme un simple dicton en une véritable petite leçon de vie. Page après page, un oiseau construit patiemment son nid : quelques brindilles, une feuille, un morceau de buis… Mais à peine l’ouvrage terminé que le vent souffle, que la pluie tombe ou qu’un chat rôde alentour. Alors il faut recommencer. Encore. Et encore.
Loin d’être décourageant, le récit devient au contraire une célébration de la persévérance. Chaque échec pousse l’oiseau à améliorer son nid, à le rendre plus solide, plus résistant. Avec beaucoup de douceur, l’album parle ainsi des obstacles, des efforts répétés et de cette capacité à continuer malgré les difficultés. Une manière très juste d’évoquer la résilience auprès des plus jeunes.
Le texte fonctionne comme une comptine. Les répétitions, les rimes et les accumulations donnent envie de lire à voix haute, presque de chanter l’histoire. Les enfants anticipent les catastrophes, savourent les reprises et suivent avec enthousiasme ce petit héros à plumes qui ne baisse jamais les ailes.
Les illustrations de Irène Schoch apportent beaucoup de chaleur et de mouvement à l’ensemble. Les matières, les couleurs et les compositions pleines d’énergie donnent au nid, aux branches et aux intempéries une présence très vivante, presque sensorielle.
Sous son apparente simplicité, cet album rappelle avec poésie que rien ne se construit d’un seul coup et que les tempêtes font aussi partie du chemin. Une lecture joyeuse et réconfortante, parfaite pour accompagner les petits et les grands dans l’apprentissage du « recommencer ».
(A partir de 3 ans)
Les petites pensées de Piouh, petit habitant du grand bois,
Estelle Billon-Espagnol
Estelle Billon-Espagnol nous offre un album tendre et lumineux. Derrière ses airs de petit poussin malicieux, Piouh est un véritable philosophe en herbe, toujours prêt à s’interroger sur l’amitié, le bonheur, le temps qui passe ou la différence.
Au fil de courtes histoires pleines de douceur et d’humour, il partage ses réflexions avec ses fidèles amis Coxi, Guernoule et Crocky. Plus que les réponses, ce sont ici la curiosité, l’émerveillement et le plaisir de penser qui sont célébrés.
Porté par des illustrations délicates et poétiques, cet album réussit le pari d’être à la fois drôle, réconfortant et intelligent. Un petit livre adorable qui invite les jeunes lecteurs, et leurs parents, à regarder le monde avec un peu plus d’attention et beaucoup de tendresse.
(A partir de 6 ans)
Grasset-jeunesse : grasset
Ma première sortie, Coralie Saudo
Avec Ma première sortie, Coralie Saudo propose un album tout en douceur autour des premières découvertes et de l’éveil au monde. Au fil des pages, les tout-petits accompagnent oisillons, renardeaux, mulots ou encore chauves-souris dans leurs premiers pas hors du nid ou du terrier. Chacun explore la nature à son rythme, rassuré par la présence attentive de sa maman.
Les délicates illustrations de Jessica Das plongent le lecteur dans un univers tendre et lumineux, rempli de couleurs joyeuses et de scènes pleines de vie. Les découpes, particulièrement réussies, apportent une dimension ludique à la lecture : elles éveillent la curiosité, créent de petites surprises et invitent les enfants à manipuler le livre encore et encore.
Pensé pour les tout-petits, cet album capte avec justesse ce moment universel où l’on quitte peu à peu le cocon rassurant pour partir à la découverte du monde. La dernière page, qui intègre cette fois l’enfant dans cette ronde du vivant, apporte une touche particulièrement tendre et réussie.
Un très joli album d’éveil, à partager dès le plus jeune âge, aussi réconfortant que stimulant pour les petits lecteurs.
(A partir de un an)
livres enfants à partir de 8 ans livres adultes revues
Livres pour enfants dès 8 ans
Désobéir mode d'emploi.
60 femmes artistes à la conquête de la liberté de créer,
Camille Viéville.
L'histoire de l'art a longtemps été racontée au masculin. Non parce que les femmes auraient été absentes de la création, mais parce qu'elles ont dû lutter, souvent dans l'ombre, contre des interdictions et des obstacles qui limitaient leur accès à la formation, à la reconnaissance et à la liberté d'exercer leur art. Avec Désobéir mode d'emploi. 60 femmes artistes à la conquête de la liberté de créer, Camille Viéville nous invite à relire cette histoire sous un angle aussi stimulant que nécessaire : celui de la désobéissance.
De Sapho à Taylor Swift, en passant par Virginia Woolf, Berthe Morisot, Olympe de Gouges ou Pina Bausch, l'autrice rassemble soixante parcours de femmes qui ont refusé de se conformer aux règles imposées à leur époque. Car créer, pour elles, a souvent signifié contourner les interdits. Interdiction d'étudier dans les académies, impossibilité de signer ses œuvres, d'accéder à certains sujets artistiques ou de diriger des institutions : les obstacles étaient nombreux. Pourtant, loin de renoncer, ces femmes ont inventé des stratégies, emprunté des chemins de traverse et transformé les contraintes en espaces de liberté.
L'originalité du livre tient à son parti pris pédagogique. Organisé en « leçons de désobéissance », il ne se contente pas d'aligner des biographies. Il met en lumière les mécanismes d'exclusion à l'œuvre dans l'histoire de l'art tout en valorisant les ressources déployées pour les dépasser. Comment devenir artiste quand l'accès aux études est fermé ? Comment créer lorsqu'on n'a pas le droit de publier sous son nom ? Comment défendre sa liberté de penser et d'inventer ? Autant de questions qui résonnent encore aujourd'hui.
Cette lecture rappelle que les conquêtes des femmes artistes ne relèvent pas seulement du passé. Si les interdits ont changé de forme, les inégalités de visibilité, de légitimité ou de reconnaissance demeurent bien présentes dans de nombreux secteurs culturels. En ce sens, l'ouvrage ne parle pas uniquement d'histoire de l'art ; il interroge aussi notre présent et les résistances nécessaires face à toutes les formes d'empêchement.
Les illustrations de Charlotte Gastaut accompagnent cette traversée avec élégance et audace, donnant à ces figures de créatrices une présence singulière qui renforce encore la portée du propos.
À l'heure où les questions d'égalité et de représentation occupent une place croissante dans le débat public, ce livre constitue une belle porte d'entrée pour découvrir des parcours inspirants et comprendre que la création a souvent été, pour les femmes, un acte de courage autant qu'un acte artistique. Un ouvrage engagé, accessible et stimulant, qui rappelle que désobéir peut parfois être la condition même de la liberté.
(Dès 8 ans)
Le défi, Mach-Houd Kouton
Voici un récit aussi prenant que lumineux, porté par les magnifiques illustrations des Sœurs Chevalme. Un album qui parle de peur, d’imaginaire et surtout de transmission, avec une grande justesse.
Dans le quartier Davié, à Porto-Novo, les soirées sont rythmées par les histoires de Tante Baké. Les enfants attendent avec impatience ces moments suspendus où les contes ouvrent les portes de l’ailleurs. Mais un soir, un défi lancé entre garçons vient bouleverser leurs habitudes : aller seul, dans la nuit, chez Awé, cette vieille vendeuse que tout le monde dit inquiétante.
Le récit joue merveilleusement avec les peurs enfantines : les ombres, les rumeurs, les silences de la nuit… jusqu’à ce que l’inconnu laisse place à la rencontre. Car derrière la figure effrayante d’Awé se cache finalement un autre trésor : celui des livres et des histoires. Une découverte qui transforme peu à peu la peur en curiosité, puis en émerveillement.
J’ai particulièrement aimé la façon dont l’album rend hommage à l’oralité africaine et au pouvoir de l’imaginaire. Les contes circulent entre les générations, les livres deviennent des passerelles.
Les illustrations réalistes et chaleureuses des Sœurs Chevalme accompagnent parfaitement cette atmosphère nocturne, entre tension et douceur.
Et impossible de ne pas saluer le magnifique travail des Éditions Saaraba, jeune maison d’édition sénégalaise fondée à Dakar en 2022, qui met en avant les voix africaines contemporaines et la littérature jeunesse du continent.
Tout juste récompensée par le Bologna Prize 2026 pour le continent africain, Saaraba confirme avec Le défi la richesse et la vitalité de son catalogue.
Un album profondément humain, sensible et intelligent, qui rappelle que les histoires ont ce pouvoir unique : faire tomber les peurs et ouvrir les portes du monde.
(Dès 8 ans)
Martin Luther King et Rosa Parks,
Raphaelle Frier et Zaü
Ensemble contre le racisme
Avec cette édition anniversaire des 70 ans de l’acte fondateur de Rosa Parks, Martin et Rosa rappelle combien certains combats appartiennent autant au passé qu’au présent. À travers les destins croisés de Rosa Parks et de Martin Luther King Jr., l’album retrace avec force et sensibilité l’histoire de deux figures majeures de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis.
Le récit choisit d’abord l’enfance. Celle de deux enfants confrontés très tôt à l’injustice ordinaire, aux humiliations, aux interdictions absurdes imposées par la couleur de peau. Puis leurs trajectoires se rejoignent lors du boycott des bus de Montgomery, après le refus historique de Rosa Parks de céder sa place à un passager blanc. L’album montre alors toute la puissance d’une résistance collective et pacifique : des centaines de personnes marchent, s’entraident, partagent vélos et chaussures pour tenir bon pendant plus d’un an.
Ce qui frappe ici, c’est la manière dont le livre rend cette histoire accessible sans jamais la simplifier. Raphaële Frier trouve les mots justes pour raconter le courage, la dignité et la solidarité, tandis que les illustrations de Zaü insufflent au récit une énergie remarquable. Les silhouettes en mouvement, les visages, les foules en marche donnent une dimension presque vivante à cette lutte.
Certaines pages impressionnent durablement, notamment cette grande fresque dépliable montrant une foule immense avançant autour d’un bus vide, comme une image puissante de résistance et d’espoir. Le livre ne s’arrête d’ailleurs pas au passé : il fait aussi le lien avec les combats d’aujourd’hui et rappelle que l’égalité reste une conquête fragile.
Dans une époque où les discours de rejet, les atteintes aux libertés et les fragilités démocratiques réapparaissent un peu partout, des figures comme Rosa Parks et Martin Luther King résonnent avec une force particulière. Leur courage tranquille, leur détermination pacifique et leur foi en la justice rappellent combien il est essentiel de rester vigilants et de faire vivre ces histoires auprès des plus jeunes.
Un album documentaire fort et accessible, qui transmet autant une page essentielle de l’Histoire qu’un véritable message d’humanité et d’engagement.
(Pour tous à partir de 8 ans)
Rue du monde : ruedumonde
Rue des quatre vents, Jessie Magana
Jessie Magana et Magali Attiogbé signent un album documentaire aussi foisonnant qu’émouvant sur l’histoire des migrations et du vivre-ensemble. Une simple rue parisienne devient ici le reflet de plus d’un siècle d’Histoire, de bouleversements sociaux et de destins humains.
De 1890 à aujourd’hui, les pages défilent comme une promenade dans le temps. Les bâtiments changent, les moyens de transport évoluent, les commerces apparaissent puis disparaissent, tandis que les habitants se succèdent. Marcel l’Auvergnat, Giovanni l’Italien, Larbi l’Algérien, Maria la Chilienne, Suong Mai du Vietnam ou encore Najib d’Afghanistan : chacun arrive avec son histoire, ses espoirs, ses blessures parfois. Tous participent, à leur manière, à construire l’identité de cette rue « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ».
L’album impressionne par la richesse de ses illustrations panoramiques. Chaque double page fourmille de détails : enseignes, vêtements, affiches, scènes du quotidien… Les enfants peuvent observer longtemps ces images vivantes qui racontent autant que le texte l’évolution de la société française. Le choix du grand format à l’italienne renforce cette immersion et donne presque l’impression de marcher soi-même dans la rue.
Mais derrière cette fresque historique, le livre porte surtout un regard profondément humain sur l’immigration. Ici, pas de chiffres ni de discours abstraits : ce sont des familles, des enfants, des travailleurs, des exilés que l’on rencontre. Le récit montre les difficultés, le déracinement, parfois le rejet, mais aussi les solidarités, les rencontres et les liens qui se tissent au fil des générations.
À une époque où les questions migratoires sont souvent réduites à des débats simplistes ou anxiogènes, Rue des Quatre-Vents rappelle avec intelligence que les mouvements de population ont toujours façonné notre société. Un album passionnant, accessible et nécessaire, qui donne envie de regarder autrement les rues que nous traversons chaque jour… et les histoires qu’elles abritent.
(Pour tous dès 8 ans)
livres enfants à partir de 8 ans livres adultes revues
Livres pour Adultes
Des espaces pour jouer,
Pourquoi les concevoir ? Comment les aménager ?
Odile Périno 2014
Cette chronique a été publiée initialement en 2014 sur le site de l’ADEM.
Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de l’association.
Directrice de « Quai des Ludes », centre du jeu et du jouet de Lyon, la plus ancienne ludothèque de France devenue une référence internationale, Odile Périno nous fait part de son expérience de plus de trente ans en tant qu'observatrice, conseillère, animatrice et formatrice. Elle a notamment fondé à Lyon le Centre national de formation aux métiers du jeu et assure la responsabilité éditoriale du Ludoscope, publication annuelle de référence dans le domaine du jeu.
Dans cet ouvrage destiné aux professionnels de la petite enfance, mais que les parents liront également avec intérêt, elle expose sa conception de la place du jeu libre. Sa réflexion s'appuie à la fois sur une longue expérience de terrain et sur les travaux de chercheurs tels que Jean Château, Jean Piaget ou Lev Vygotski.
Odile Périno défend avec conviction le jeu libre, le « jouer pour jouer », sans intrusion de ce qu'elle appelle le « ludo-pédagogique ». Comme elle l'écrit : « Laisser du temps pour jouer, c'est laisser le temps d'être un enfant ; c'est consolider cette valeur première qui sert de fondation à toutes les valeurs à venir. »
L'auteure analyse également le rôle du jouet comme médiateur du jeu. Elle distingue les objets qui favorisent réellement l'activité ludique de l'enfant de la multitude de produits proposés par la société de consommation, dont la richesse ludique n'est pas toujours au rendez-vous.
Une place importante est consacrée au cadre du jeu. L'ouvrage propose de nombreux repères aux professionnels souhaitant organiser des espaces de jeu dans les structures d'accueil, les collectivités ou les ludothèques. Un chapitre s'adresse même aux architectes et aux concepteurs d'équipements, avec des pistes concrètes pour la création et l'aménagement d'espaces favorables au jeu.
De nombreux exemples tirés de l'expérience de l'auteure viennent illustrer son propos et donnent à cet ouvrage une grande vivacité. À nos yeux, il constitue une référence précieuse pour tous ceux qui s'interrogent sur la place du jeu dans l'éducation, l'aménagement des espaces et la vie sociale.
Voir l’entretien de Antonin Merieu sur les ludothèques
Bébé, bébé, beb ?Le bébé et la construction du genre, Marie Couvert
Dans cet ouvrage publié dans la collection 1001BB, Marie Couvert s’aventure sur un terrain particulièrement sensible : celui de la rencontre entre les théories contemporaines du genre et les connaissances issues de la clinique du bébé. L’ouvrage ne cherche ni à trancher une controverse ni à prendre parti dans les débats sociétaux. Il pose plutôt une question aussi simple qu’essentielle : que devient le bébé dans les discours que les adultes élaborent à son sujet ?
À une époque où les certitudes concernant le masculin et le féminin sont réinterrogées, où certains parents choisissent des prénoms épicènes ou souhaitent suspendre l’assignation de genre, le nourrisson apparaît souvent comme l’objet de projections contradictoires. Les débats sont nombreux, passionnés parfois, mais la voix du principal intéressé demeure introuvable. C’est précisément cet angle mort que Marie Couvert entreprend d’explorer.
Psychologue clinicienne et psychanalyste, l’autrice déplace le regard des positions idéologiques vers les premiers temps de la construction psychique. Elle rappelle que le bébé ne se réduit ni à une donnée biologique ni à une pure fabrication sociale. Entre le corps qui naît, les mots qui l’accueillent et les regards qui le reconnaissent, se joue une aventure singulière où se tissent progressivement les identifications.
L’intérêt du livre réside dans cette tentative de tenir ensemble plusieurs dimensions souvent opposées dans le débat public. La différence des sexes, longtemps pensée comme fondement indiscutable de l’identité, n’est pas évacuée. Mais les nouvelles interrogations portées par les études de genre ne sont pas davantage rejetées. L’autrice invite plutôt à examiner comment le tout-petit se construit à partir de ces différentes coordonnées, comment il s’approprie son corps, son image et les nominations qui lui sont adressées.
Le format concis de la collection 1001BB se prête particulièrement bien à cette réflexion. En quelques pages accessibles, Marie Couvert ouvre des pistes de pensée pour les professionnels de la petite enfance, les psychologues, les éducateurs, mais aussi pour les parents confrontés à des questions qui traversent aujourd’hui la société tout entière.
Loin des polémiques, Bébé, bébé, beb ? rappelle une évidence parfois oubliée : avant d’être un enjeu théorique ou politique, le genre concerne d’abord un sujet en devenir. En replaçant le bébé au centre de la réflexion, Marie Couvert nous invite à écouter ce que les premières expériences de la vie peuvent nous apprendre sur la manière dont chacun devient, peu à peu, lui-même.
Chronique invitée
À l'occasion de la parution de ces deux ouvrages, nous avons invité la pédopsychiatre et psychanalyste
Monique Mioni à les lire conjointement et à confronter leurs approches.
" Nous pouvons alors penser l'être humain comme un être musical, un être sonore, dont les échanges avec l'environnement pourraient
s'écrire sur une partition , sous forme de rythmes, d'harmonies et de mélodies, de silence parfois, de ruptures et de changements ...."
( Labriet-Barthélemy R., 2016)
Deux regards sur la musique et l'autisme
Geneviève Schneider
Le silence et la relation musicale. Un espace thérapeutique pour l'enfant autiste
Préface de Bernard Golse
Érès, collection La vie de l'enfant editions-eres
Ce livre est une tentative de mise en forme puis de théorisation de ce que Geneviève Schneider, musicienne et psychanalyste, nomme très justement "la relation musicale".
Les termes du titre situent d'emblée la musique dans la relation entre soi et l'autre ou de soi à soi, au cœur de l'intimité. Elle prend son sens dans cette dimension relationnelle singulière au-delà de la beauté et de la virtuosité. La créativité du son devient alors possible et accessible pour tout un chacun même s'il n'est pas musicien, tel est le défi relevé par l'auteur.
Deux angles très spécifiques permettent à G. Schneider de développer sa théorie :
- la question du cadre représenté par le silence : à l'instar de la métaphore psychologique de l'écran blanc du rêve indispensable
pour que toute image psychique puisse y être projetée donc visible par le spectateur, le silence est la condition pour que le son advienne,
se développe, se rythme.
- l'utilisation de la musique auprès d'enfants profondément autistes et sans langage parlé, avec une approche qui ne se revendique
pas de la musicothérapie.
Ses descriptions des conditions de l'écoute et de l'échange reposent sur la qualité de ses observations, tant comportementales que sonores. Les références théoriques sont également très documentées : elles s'appuient sur la musique, notamment la musique concrète, sur les travaux psychomoteurs de Bullinger, ainsi que sur les apports de Freud, Lacan et Winnicott en psychanalyse.
Le positionnement de Geneviève Schneider sans affirmations théoriques préalables, lui permet de ne pas intellectualiser un savoir prêt-à-porter et ainsi de découvrir puis de transmettre une expérience d'une grande richesse humaine.
La constitution d'un espace potentiel permet à l'enfant d'accéder à la symbolisation grâce à la place de tiers que prend l'autre enfin reconnu comme tel. C'est à cet endroit que les sons musicaux jouent le rôle d'objet transitionnel privilégié.
L'aboutissement de ses recherches en est un ouvrage de référence pour toute personne intéressée par une pratique de la musique qui dépasse la seule technique et qui se questionne sur le rôle de la musique dans la vie : ce qu'apporte "la musiqualité".
Pour toutes ces raisons, il touchera les thérapeutes et les soignants qui trouveront une autre voie pour rentrer en relation avec certains patients autistiques ou en situation de handicap mais aussi les personnes qui s'occupent d'éveil musical, ou encore tout professeur de musique qui accèdera ainsi à des possibilités renouvelées d'échanges et d'improvisation avec ses élèves.
Rachel Barthélemy
Le geste vocal et l'enfant autiste. À la recherche du lien perdu
Préface d'Isabelle Grimaldi
L'Harmattan, collection Psycho-Logiques editions-harmattan
Le livre de Rachel Barthélemy qui se définit comme docteure en sciences du mouvement humain et musicothérapeute, est issu de sa thèse et se veut une recherche poussée en musicothérapie, ce qui le rend parfois ardu. Elle se situe dans un cadre rééducatif en institution avec prescription des séances (collectives ou individuelles) par les médecins, et une approche active et très comportementale de la musicothérapie.
Néanmoins son analyse sémiologique de l'autisme, et plus spécifiquement du rapport de l'autiste à la voix, la sienne et celle de l'autre, est très fine. Cela la pousse à analyser les interactions mère-enfant ou parents-enfants au travers du "mamanais" ou du "parentais", ainsi que la dimension anthropologique de la voix.
Le rapport entre la voix et le corps lui permet de faire l'hypothèse que la technique qu'elle a créée et développée, nommée GLM pour Gesture and Laryngeal Mechanism, est supérieure aux jeux de rythme et aux comptines pour amener l'enfant autiste dans la relation. Cette technique originale associe des jeux vocaux laryngés avec des gestes, en particulier des mains. Les séances associent cette technique avec des jeux de rythme et des comptines, dont elle recherche l'efficacité comparée sur le comportement de l'enfant.
Bien évidemment, le champ clinique se prête mal à des évaluations, mais elle arrive tout de même à la conclusion que cette technique vocale et gestuelle, parce qu'elle trouve sa source dans des mécanismes archaïques, permet à l'enfant autiste de s'approprier une image sonore, d'investir un espace transitionnel et, in fine, d'entrer en relation avec l'autre. C'est la sensorialité à travers la place du corps qui permet cela, au-delà du sens strict des mots auquel ces enfants n'ont pas accès justement.
La notion de plaisir, bien que peu présente, apparaît à travers les rires et l’humour que certains enfants expriment.
La limite de cette recherche me semble être le cadre très strict de la musicothérapie dans une dimension thérapeutique, ce qui enlève une dimension plus spontanée, bien que l'improvisation soit son postulat de base (ce qui peut se comprendre chez des enfants qui ne sont pas encore dans l'apprentissage).
L'expérimentation est malgré tout très intéressante et gagnerait à être explorée en tant que telle en la dégageant des contraintes rééducatives qui l'encombrent parfois !
En conclusion, une comparaison entre ces deux livres s'impose .
Il est intéressant de constater que malgré des approches épistémologiques bien différentes ( les bibliographies ont peu d'auteurs en commun : Winnicott, et Golse sur le plan psychologique, et Bullinger, et Trevarthen sur le plan développemental et la place de la musique), le terreau de la musique et l'intérêt partagé pour aider les enfants entravés par leur handicap à entrer en relation avec l'autre, permettent de témoigner de résultats positifs similaires.
Là où Geneviève Schneider introduit le silence comme enveloppe contenante condition de l'écoute, Rachel Barthélémy met le geste vocal, le corps comme condition de l'expression vocale, et toute son analyse sera centrée sur le sens profond de ces émissions.
En ce sens les deux livres aussi passionnants l'un que l'autre, mais très différents dans leur approche, se complètent parfaitement.
Un accordage qui fait sens quand on sait combien aucune expression ne saurait trouver place sans un accueil qui la rende possible, à l'instar de l'accordage précoce mère-enfant.
Au-delà du handicap, comme le dit si bien Chiara Khan dans le livre " En finir avec les idées fausses ... sur le handicap" sous la direction de Clara Mautalent- Editions de l'Atelier- 2024- : " si la bonne santé étant considérée comme l'ultime vertu" dans nos sociétés contemporaines, le constat est que les tentatives de comprendre et d'aider les autistes sans langage - handicap extrême, apporte à tout un chacun un dépassement de soi.
Telle est la leçon à tirer de ces expériences profitables pour tous car permettant le dépassement de limites et de clivage entre normalité et handicap.
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Revues
Les Cahiers pédagogiques n°605 :
Jouer pour apprendre, une question sérieuse
Le jeu a longtemps occupé une place ambiguë dans l'univers scolaire. Tantôt considéré comme une activité périphérique, tantôt présenté comme une solution miracle à tous les défis pédagogiques, il suscite aujourd'hui un intérêt renouvelé. Avec son numéro 605 consacré à la question « Jouer pour apprendre », Les Cahiers pédagogiques choisissent une voie plus exigeante : dépasser les effets de mode pour interroger ce que le jeu apporte réellement aux apprentissages.
L'intérêt de ce dossier réside d'abord dans la diversité des approches présentées. Jeux de rôle, dispositifs coopératifs, simulations, escape games pédagogiques ou encore pratiques issues de l'éducation populaire témoignent de la richesse des expérimentations menées dans les établissements scolaires. Mais les auteurs ne se contentent pas d'accumuler les exemples. Ils analysent les conditions qui permettent au jeu de devenir un véritable levier d'apprentissage, en rappelant qu'il ne produit pas mécaniquement de la motivation ni de la réussite.
Au fil des contributions, une idée forte se dégage : le jeu ne vaut pas uniquement par son caractère ludique. Il constitue un cadre particulier dans lequel les élèves peuvent s'engager autrement, prendre des initiatives, coopérer, expérimenter et parfois accepter l'erreur avec moins d'appréhension. En cela, il interroge les formes traditionnelles de la transmission des savoirs et invite à repenser la place de l'élève dans ses apprentissages.
Parmi les textes qui composent le dossier, l'article de Julie Delalande, Pascale Garnier et Mathieu Point, consacré aux frontières entre jeu et travail, apporte un éclairage particulièrement stimulant. Sans chercher à opposer ces deux univers, les auteurs montrent combien leurs frontières sont plus poreuses qu'il n'y paraît. Cette réflexion rejoint d'ailleurs l'entretien que j'ai réalisé avec Julie Delalande dans ce numéro, où elle rappelle que le jeu possède sa propre logique, faite d'engagement, de règles, d'invention et de relations aux autres. Une invitation à dépasser les oppositions simplistes entre plaisir et apprentissage.
Ce qui fait la force de ce numéro, c'est précisément sa capacité à maintenir cette complexité. Les différentes contributions ne cherchent jamais à ériger le jeu en modèle unique. Elles soulignent au contraire les questions qu'il soulève : comment articuler liberté et objectifs pédagogiques ? Comment permettre aux élèves d'identifier ce qu'ils apprennent en jouant ? Comment éviter que le jeu ne devienne une simple technique de motivation déconnectée des savoirs ?
Cette approche critique et nuancée est particulièrement bienvenue dans un contexte où les débats éducatifs se polarisent souvent entre défenseurs et détracteurs des innovations pédagogiques. Ici, ni enthousiasme naïf ni rejet de principe. Le dossier montre que le jeu peut être un puissant outil éducatif lorsqu'il s'inscrit dans une réflexion pédagogique cohérente et lorsqu'il conserve ce qui fait sa singularité : la possibilité d'explorer, d'expérimenter et de construire du sens collectivement.
Au final, ce numéro des Cahiers pédagogiques offre bien davantage qu'un ensemble de pratiques à reproduire. Il propose une réflexion de fond sur les conditions de l'apprentissage et sur les multiples façons d'engager les élèves dans la construction des savoirs. Une lecture stimulante pour les enseignants, les éducateurs et tous ceux qui s'intéressent aux transformations contemporaines de l'école.
L’École des parents n°659 :
Grandir auprès d’un parent en souffrance psychique
Certains sujets demeurent paradoxalement invisibles alors même qu'ils concernent un grand nombre de familles. C'est le cas de la souffrance psychique des parents et de ses répercussions sur les enfants. Avec son numéro 659, L'École des parents s'empare d'une question longtemps restée dans l'angle mort des politiques de santé et de l'accompagnement familial : que signifie grandir auprès d'un parent confronté à un trouble psychique ?
Le dossier s'inscrit dans un contexte où la parole autour de la santé mentale se libère progressivement. Lorsque le journaliste Nicolas Demorand a révélé publiquement sa bipolarité, il a contribué à rendre plus visibles des réalités encore souvent entourées de silence. Pourtant, comme le souligne la revue, la question de la parentalité demeure largement sous-explorée. Derrière chaque parent concerné se trouvent des enfants qui vivent, observent, s'adaptent et, parfois, portent un poids bien supérieur à leur âge.
L'un des grands mérites de ce numéro est de déplacer le regard. Il ne s'agit pas seulement d'interroger la maladie ou ses symptômes, mais de comprendre les dynamiques familiales qu'elle engendre. Comment exercer son rôle de parent lorsque l'équilibre psychique est fragilisé ? Comment maintenir des liens sécurisants avec ses enfants malgré les périodes de crise ou de vulnérabilité ? Ces questions sont abordées avec nuance, loin des jugements ou des représentations caricaturales qui entourent encore les troubles psychiques.
J'ai particulièrement apprécié la place accordée aux enfants. Trop souvent absents des dispositifs de soins, ils apparaissent ici comme des acteurs à part entière de la situation familiale. La revue montre avec justesse combien certains d'entre eux développent très tôt des capacités d'adaptation remarquables, tout en assumant parfois des responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. Cette réalité, encore peu reconnue, mérite effectivement d'être portée sur le devant de la scène.
Le dossier aborde également des interrogations qui traversent de nombreuses familles : faut-il parler de la maladie aux enfants ? Comment trouver les mots justes ? Existe-t-il des risques de transmission des troubles psychiques ? Les contributions d'experts apportent des éclairages précieux sans céder au simplisme. Elles rappellent notamment que l'information, lorsqu'elle est adaptée à l'âge de l'enfant, constitue souvent un facteur de protection plus qu'une source d'inquiétude.
Ce qui fait la force de ce numéro est sans doute l'équilibre entre expertise et témoignages. Les analyses scientifiques dialoguent avec les récits de vie, permettant de saisir la complexité des situations au-delà des statistiques. Les parents évoquent leurs difficultés, leurs doutes mais aussi leurs ressources. Les enfants, devenus parfois adultes, mettent des mots sur des expériences longtemps restées tues. Cette pluralité de voix contribue à humaniser un sujet souvent réduit à ses dimensions médicales.
Au-delà de la question de la santé mentale, ce numéro interroge notre capacité collective à accompagner les familles vulnérables. Il invite les professionnels de l'enfance, de l'éducation et du soin à mieux prendre en compte les besoins spécifiques de ces enfants, mais il s'adresse également à tous ceux qui souhaitent comprendre une réalité encore trop méconnue.
En donnant à voir ce qui reste souvent caché derrière les portes des foyers, L'École des parents accomplit pleinement sa mission : éclairer les enjeux contemporains de la parentalité et contribuer à construire une société plus attentive aux fragilités humaines. Une lecture essentielle, à la fois sensible, documentée et profondément utile.
Erès/L’école des parents : editions-eres
NECTART#22
Culture, Société, Idées, Numérique
Des quartiers aux territoires, une culture qui transforme !
À l'heure où les débats publics semblent souvent se concentrer sur les fractures territoriales, les replis identitaires ou les difficultés des services publics, le numéro 22 de NECTART apporte un éclairage salutaire : celui d'une culture qui agit concrètement sur le quotidien des habitants, bien loin des discours abstraits sur la démocratisation culturelle.
Le dossier « Des quartiers aux territoires, une culture qui transforme ! » impressionne d'abord par la diversité des expériences présentées. Des centres-villes aux espaces ruraux, des quartiers populaires aux petites communes, les initiatives décrites ont en commun de faire de la culture non pas un supplément d'âme mais un levier de transformation sociale. Un Ehpad devenu centre d'art, un festival qui participe à la fabrique d'une ville-monde, une création chorégraphique participative ou encore un lieu hybride en milieu rural : autant d'expériences singulières qui témoignent de la vitalité des acteurs culturels de terrain.
Ce qui frappe au fil des pages, c'est la capacité de ces projets à inventer de nouvelles manières de faire société. Loin des modèles standardisés, ils s'adaptent aux réalités locales, aux histoires des habitants et aux spécificités des territoires. Les auteurs montrent avec finesse comment ces initiatives produisent des effets souvent invisibles dans les grilles d'évaluation classiques : restauration de la dignité, renforcement du lien social, réappropriation des espaces de vie, sentiment d'appartenance ou encore ouverture à l'altérité.
Un point très intéressant est la réflexion sur les limites des outils institutionnels face à ces démarches atypiques. Nombre de projets décrits semblent prospérer précisément parce qu'ils échappent aux catégories administratives habituelles. Ils interrogent ainsi la capacité des politiques publiques à accompagner des formes d'innovation culturelle qui se construisent dans la durée, l'expérimentation et parfois l'incertitude.
Autre mérite du dossier : ne jamais céder à l'angélisme. Les tensions liées à l'évaluation des projets participatifs, les risques d'instrumentalisation territoriale ou encore l'emprise croissante des logiques privées sur les politiques culturelles sont abordés sans détour. Cette approche nuancée renforce la crédibilité de l'ensemble et invite à penser la culture comme un champ de débats autant que d'émancipation.
Le grand entretien avec Catherine Coquio constitue un contrepoint particulièrement fort. Spécialiste des génocides et des écritures testimoniales, elle interroge le rôle de la littérature face aux violences extrêmes, de la Shoah à Gaza, du Rwanda à la Syrie. Son propos est d'une grande exigence intellectuelle, mais aussi d'une profonde humanité. La phrase qui donne son titre à l'entretien « Aucune littérature n'a jamais mis à bas un régime lancé dans l'extermination. Elle nous aide en revanche à refuser en nous la normalisation et l'indignité » résonne longtemps après la lecture.
Dans un contexte où les conflits contemporains interrogent notre capacité à témoigner, à comprendre et à agir, Catherine Coquio rappelle que la littérature ne change pas directement le cours de l'histoire, mais qu'elle participe à la construction d'une vigilance éthique indispensable. Son analyse éclaire avec justesse les responsabilités du récit, de la mémoire et de la transmission.
Au final, ce numéro de NECTART réussit un pari ambitieux : articuler les enjeux très concrets de l'action culturelle territoriale avec des questions plus universelles liées à la mémoire, à la dignité humaine et à la résistance aux formes de déshumanisation. Une lecture stimulante qui rappelle que la culture n'est pas seulement affaire d'œuvres ou d'équipements, mais aussi de liens, d'expériences partagées et de capacité collective à imaginer d'autres possibles.