Une expérience pédagogique :
travail sur la partition "Jeux de timbres", de Fernand Vandenbogaerde,
par Cristina Agosti-Gherban
Dans le cadre de mon travail de professeure d’éveil musical au CRD du Blanc-Mesnil, j’ai eu régulièrement l’occasion de monter des œuvres pédagogiques.
Il convient de rappeler que cette école pilote a mené une politique active de commandes destinées aux élèves. Plusieurs compositeurs ont ainsi été sollicités, comme le souligne Fernand Vandenbogaerde dans l’entretien que nous avons réalisé
Je souhaite ici rendre compte du travail mené dans mes cours d’éveil musical autour de sa pièce Jeux de timbres.
L’œuvre
La pièce est écrite pour 6 percussionnistes et 18 enfants jouant d’un instrumentarium d’initiation.
Elle repose sur une exploration systématique des timbres, des modes de jeu et des combinaisons sonores.
Matériel
Matériel pour les 6 percussions :
3 paires de Bongos, 3 paires de Tumbas, 6 Cymbales suspendues, 1 jeu de 4 Timbales à pédales, 6 Temple-Blocks, 2 Grosses Caisses, 6 Tom-Toms (différents), 4 Gongs (différents), 6 Tam-Tams (différents), 1 Zarb et 1 Gender Balinais à 5 lames (à défaut un jeu de 5 lames sonores en utilisant la technique du Gender).
Matériel pour les 18 enfants :
18 paires de Claves, 9 Wood-Blocks, 6 Anklungs, 18 Triangles suspendus avec battes, 6 petits Gongs, 6 Tablas Marocains (2 grands, 2 médiums et 2 petits), 6 Cloches, 6 Bendirs, 4 paires de Bongos, 2 Tambours Syriens, 2 Balafons Africains, 6 Crécelles, 3 Tuyaux métalliques, 2 Cymbales suspendues, 2 Blocs Chinois, 3 paires de Maracas, 4 Tambours Sabliers, 1 Tambour africain, 1 Tambour Calbasse, 3 Sonnailles, 1 Cymbale Chinoise suspendue, 1 Cloche en bois avec batte intérieure et 1 Cloche métallique avec batte intérieure.
(Liste indicative : certains instruments rares peuvent être remplacés par d’autres offrant des résultats sonores voisins.)
L’instrumentarium comprend de nombreux instruments extra-européens. Chaque enfant dispose de bois, de peaux et de métaux, ne nécessitant pas de technique instrumentale élaborée.
Toutes les combinaisons de timbres sont exploitées, ainsi que les différentes manières de mettre le corps sonore en vibration : frapper avec diverses baguettes, frotter avec les mains ou les ongles, racler, pianoter, produire des sons entretenus, résonnants ou étouffés.
Les six percussionnistes — issus de la classe de percussion et préparés par leur professeur — viennent tantôt renforcer, tantôt contraster le groupe d’enfants, utilisant des instruments d’une grande technicité (timbales à pédale, zarb, gender balinais), à la manière de solistes dans un concerto.
Les élèves
Les 18 enfants provenaient de deux classes de deuxième année d’éveil musical (environ 7/8 ans). Avec ma collègue Christina Rapp Hess nous avons constitué deux groupes correspondant à nos emplois du temps respectifs, sans sélection particulière.
Certains enfants présentaient des difficultés scolaires, ce qui rendait l’expérience d’autant plus intéressante.
Préparation au travail
Avant d’aborder la partition, un important travail préparatoire a été mené.
j’ai fait beaucoup de jeux pour que les enfants s’habituent à suivre un chef et à lire un codage simple, bien évidement en m’inspirant de la partition.
La pièce est écrite sur un quadrillage numéroté de 1 à 5, le chef indiquant les chiffres avec les doigts (écriture proportionnelle).
1ère étape
Les enfants jouent un son bref dès qu’un doigt est montré.
Je varie les vitesses, crée des effets de surprise, afin qu’ils apprennent à suivre précisément le geste, et non à anticiper.
Des enfants deviennent à leur tour chefs, découvrant la difficulté de rendre un geste lisible.
Nous travaillons d’abord uniquement les sons courts (points dans la partition), puis introduisons les sons longs (lignes), indiqués par un geste ondulant de ma main qui s’interrompt brusquement.
Un véritable mélange de durées s’installe.
2ème étape
J’écris ensuite au tableau une petite partition inspirée de l’œuvre.
D’abord jouée par tous, elle est progressivement divisée en deux groupes.
Puis complexifiée par l’ajout de nuances, de sons longs et courts.
En amont, nous avions pris le temps d’explorer les instruments demandés.
Faute de tablas, nous les avons remplacés par deux tambourins de tailles différentes, permettant de travailler les registres aigu et grave, comme indiqué dans la partition (en haut et en bas de la ligne)
Passage à la partition
Lorsque les enfants ont abordé la partition, leur aisance m’a surprise.
Le travail préparatoire avait permis une appropriation progressive des codes.
Chaque enfant possède une partie distincte : l’autonomie est indispensable.
Ils doivent également anticiper les changements d’instruments et choisir la baguette appropriée, sans bruit parasite.
La partition est répartie en trois groupes instrumentaux différents.
Les longues plages de silence favorisent les changements d’instrument mais exigent une grande concentration. Beaucoup suivent la partition avec leur baguette.
Certains passages offrent des espaces d’improvisation encadrée.
Les minutages indiqués en début de portée (pièce d’environ 15 minutes) facilitent le repérage.
Un soin particulier a été apporté à l’installation. Chaque enfant devait retrouver exactement la même disposition qu’il avait choisie à chaque répétition afin d’acquérir des réflexes et de ne pas perdre de temps à la recherche d’un instrument.
Mise en commun
Une fois les groupes autonomes, nous les avons réunis dans l’auditorium.
Après une phase naturelle de curiosité (les enfants découvrant les sons des autres) l’écoute s’est installée.
L’arrivée des percussionnistes a suscité un nouvel émerveillement, transformé progressivement en attention active.
Répétitions en salle de concert
Nous avons ensuite répété dans l’auditorium du Forum Culturel.
Disposition en demi-cercle :
Le concert
Les enfants ont ouvert le concert avec les instruments déjà installés..
L’entrée en scène fut marquante : d’ordinaire remuants, ils sont arrivés avec un sérieux impressionnant, vérifiant leur matériel, levant les yeux vers le chef.
Pendant quinze minutes, leur concentration fut remarquable, comme de vrais professionnels.
Des enseignants présents ont souligné qu’ils n’avaient jamais observé une telle attention sur une durée aussi longue, notamment chez certains élèves en difficulté scolaire.
Les parents, eux aussi, ont été profondément impressionnés et émus.
Voici quelques extraits de la captation in live.
La pièce est dirigée par notre collègue Joëlle Faye.
Après le concert
Le cours suivant, nous nous sommes sentis un peu « orphelins ».
Après une expérience aussi intense, le retour au quotidien est délicat.
Cependant, les effets étaient visibles : plus d’autonomie, plus d’écoute, davantage de motivation.
Cette expérience a confirmé combien une œuvre exigeante, lorsqu’elle est accompagnée avec méthode, peut devenir un puissant levier pédagogique et humain.
Apports pédagogiques de l’expérience
Au-delà de la réussite artistique du concert, le travail mené autour de Jeux de timbres a permis d’observer des acquis pédagogiques significatifs.
Concentration et gestion du temps
La durée de l’œuvre (environ quinze minutes) a exigé une concentration inhabituelle pour des élèves de cet âge. Les séquences alternant jeu et silence ont développé une attention continue : rester engagé sans produire de son, anticiper son entrée, suivre le déroulement global de la pièce.
Les moments de silence se sont révélés particulièrement formateurs, sollicitant une écoute active et une gestion intérieure du temps musical.
Coordination et écoute collective
L’organisation en groupes distincts a favorisé une écoute fine entre les pupitres. Les élèves ont appris à :
• ajuster leur intervention en fonction des autres,
• réagir aux indications gestuelles,
• synchroniser des entrées différées.
Ce travail a renforcé la conscience du collectif et la précision des interactions.
Autonomie et responsabilité
Chaque élève étant porteur d’une partie spécifique, l’engagement individuel était indispensable.
Cela impliquait :
• lire et suivre sa propre partition,
• gérer les changements d’instruments,
• anticiper ses interventions,
• assumer sa contribution au résultat final.
L’absence de soutien permanent par l’unisson a renforcé le sentiment de responsabilité.
Inclusion et valorisation
Les classes comprenaient des élèves aux profils variés, y compris certains en difficulté scolaire.
L’écriture de l’œuvre, accessible techniquement tout en restant exigeante sur le plan de l’attention et de l’écoute, a permis à chacun de trouver sa place dans le dispositif collectif.
La représentation publique a constitué un moment de valorisation important : les élèves ont pu mesurer concrètement leur capacité à mener à bien un projet artistique ambitieux.
Rapport au geste et à l’espace
Le travail de direction et la répétition dans différents lieux (salle de classe, auditorium puis salle de concert) ont développé une conscience accrue du geste musical et de l’espace sonore. Les élèves ont expérimenté l’incidence du placement, de la projection et de l’équilibre collectif sur le rendu musical.
Ainsi, cette expérience montre qu’une œuvre contemporaine structurée peut constituer un cadre particulièrement fécond pour développer concentration, coordination, autonomie et inclusion, tout en maintenant une exigence artistique réelle.
Sur le site de Fernand Vandenbogaerde il est possible d’écouter un petit extrait
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