Quelques questions à Marie-Madeleine Gay-Jouvin
co-directrice, chargée de communication, production et relations publiques
de
la Compagnie "Les Demains qui Chantent",
dont nous parlons dans l’interview avec Vincent Vergone.
Vous vous occupez notamment du Maquis d’Émerveille, « jardin sauvage artistique dédié à la toute petite enfance », niché dans la butte Montmartre. Cette expérience originale est née d’un échange entre des parents de crèche et la Mairie du 18ᵉ arrondissement. Pouvez-vous nous en parler ?
Ce projet est né de la rencontre de la compagnie les Demains qui Chantent et des valeurs qu’elle défend avec l’équipe de la Mairie du 18e arr. de Paris avec qui j’avais pu nouer des liens lorsque j’étais élue au conseil des parents en tant que maman. J’avais à l’époque développé, avec d’autres parents, un festival dédié aux tout-petits, en réaction à l’absence de programmation artistique de qualité que je pouvais proposer à mes enfants. J’ai par la suite intégré la compagnie des Demains qui Chantent et souhaité poursuivre les discussions avec la ville pour accompagner l’envie réciproque que nous avions de proposer un accès à la culture et à la nature dès le plus jeune âge. Après avoir découvert le travail que nous menions au sein de la compagnie, et en particulier au Jardin d’Émerveille, l’équipe de la ville a souhaité trouver un lieu qui permettrait d’expérimenter un projet similaire sur le territoire parisien : le Jardin Frédéric Dard. Celui-ci est situé aux abords du site Montmartre de la Cité Internationale des Arts. Il avait ouvert en 2010 et fermé en 2020 pour mésusages : il était devenu, aux dépens des services de la ville et des voisins, un parc à chiens, et la ville souhaitait réfléchir à une réorientation des publics. C’était donc un lieu tout trouvé pour lancer ce projet.
La première concernant la toute petite enfance. Le jardin accueille des familles, des professionnel.les ou des structures qui accompagnent des enfants âgés de la naissance à trois ans. Le jardin est donc arpenté par des enfants à quatre pattes ou tout juste marchant… et nous connaissons les « trésors » que les usagers des parcs publics peuvent laisser derrière eux. Il nous était donc difficile de laisser le jardin ouvert sans savoir ce que nous allions y retrouver au moment de nos accueils.
La seconde concerne le « sauvage ». Lorsque nous en avons récupéré les clefs, le jardin était recouvert de terre battue, résultat de plusieurs mois de surfréquentation canine. Pendant plus d’un an, nous avons laissé le jardin en jachère, pour qu’il reprenne racine, que la nature reprenne ses droits et pousse à ses envies. Nous avons aussi fait le choix de supprimer l’ensemble des équipements rappelant un parc urbain : bancs, corbeilles, corsets des arbres, et ne garder que la fontaine activée par un moulinet. Nous avons ensuite pris le temps de travailler les cheminements, planté différentes espèces qui nous permettraient ensuite d’échanger avec les publics, créé des espaces ouverts, d’autres plus refermés… Enfin, Vincent, responsable artistique de la compagnie et sculpteur, a installé des œuvres apportant une étrangeté dans le jardin. Pour mener tout ce travail, nous avons été accompagnés du paysagiste Guilain Roussel qui marche dans les pas de Gilles Clément : vivre avec la nature et non contre. Ces choix permettent aujourd’hui au public de pénétrer dans un jardin hors du temps qui, par les odeurs, les couleurs changeantes, la présence d’animaux, les ambiances qui s’en dégagent, laisse son imaginaire voyager à travers les jardins de l’enfance, de la campagne, d’ailleurs… Ouvrir le jardin aux mêmes horaires qu’un parc urbain imposerait de trop nombreux piétinements qui épuiseraient le jardin. Pour qu’il puisse être sauvage, le jardin a besoin de temps de respiration.
Enfin… le fait de garder la porte fermée suscite l’intérêt, la curiosité, l’envie... Que se passe-t-il derrière ce portail ? Si le jardin était ouvert en permanence, il ne serait pas aussi magique…
Quel type d’activités proposez-vous ?
Les accueils artistiques, similaires à ceux réalisés au Jardin d’Émerveille, sont en effet notre action principale. Un public constitué de familles, de crèches ou de professionnelles de la petite enfance accompagnant des enfants jusqu’à trois ans (et fratrie s’il y a des grands frères ou grandes sœurs) est accueilli par deux artistes de la compagnie pour une séance d’émerveillement... Une heure trente durant lesquelles on ne demande rien d’autre que de prendre le temps d’être avec son enfant, d’écouter son enfant intérieur... Pour l’adulte : de réapprendre à oser faire ce dont on a envie, que ce soit jouer de la musique, sentir les odeurs, lire un livre ou juste s’allonger et regarder les ombres des feuillages... Pour les enfants, être simplement un enfant découvrant souvent un univers inconnu jusqu’à présent : mettre les pieds nus dans l’herbe, dans l’eau fraiche, découvrir un ver de terre et avoir le temps d’explorer jusqu’au bout une envie. Les artistes sont présent·es pour éveiller la curiosité, amener l’étrangeté, bousculer les habitudes, questionner les limites des interdits, des peurs. Est-ce vraiment sale ? A-t-on vraiment le droit de sauter ? De chanter ? D'aller là-bas... ? Quelle place pour le masque... Comment la réaction de l’adulte influe celle de l’enfant ?
Dans la continuité de ces accueils, et grâce à l’expertise que plus de 10 ans de pratique ont pu conférer à la compagnie, le Maquis d’Émerveille est aussi considéré comme un lieu de transmission à destination des professionnel·les de la petite enfance. Des actions sont menées en lien avec la Direction de la Famille et de la Petite Enfance de la Ville de Paris, pour des journées pédagogiques programmées au sein de parcours artistiques menés dans des structures, ou dans le cadre de demandes spécifiques de Jardin d’Épicure : rencontres bucoliques et poétiques permettant de questionner les relations des enfants à l’art et à la nature.
Quel lien proposez-vous entre art et nature, et comment s’organisent les interventions des artistes ?
Nous ne différencions pas art et nature. Les artistes, comme le public d’ailleurs, sont des êtres de nature qui performent comme le ferait un animal “sauvage”, dans le sens où iels écoutent leurs envies profondes et vont improviser en réaction à ce qui les entoure. Chaque séance est particulière : les duos d’artistes changent, le jardin change, les conditions climatiques changent, le public change, le contexte et donc l’état d’esprit et d’accueil est propre à chacun, chacune et va influer sur le déroulé de la séance. Il n’y a pas de trame écrite, pas de dramaturgie comme on peut en trouver dans une pièce de théâtre ou dans un spectacle écrit. Nous avons des repères, des moments clefs, avec en particulier celui de l’accueil qui nous permet de tisser un lien avec chaque personne du public, et des éléments qui peuvent structurer une séance et que nous avons pu expérimenter à travers les nombreuses séances réalisées : la place du livre, du conte, les échos musicaux, le “feu” qui prend quand un élan artistique amène le public à avoir une connexion générale, un moment de liesse, de joie commune. Chaque artiste, à sa manière, va réagir... On peut citer Maxime et son accordéon, qui va accompagner de quelques notes un enfant qui court, comme le ferait un musicien dans un film muet, ou Martin, clown sensible, par son étrangeté va montrer les possibles en allant à des endroits d’exploration qui, par convention, peuvent paraitre interdits : pourquoi ne pas mettre les pieds dans l’eau ? Ou renverser une calebasse de cosse de cacao ? Ou chanter à tue tête ? S’autoriser à ou plutôt se réautoriser à. Parce que l’enfant ne s’interdit pas si un adulte ne vient pas lui mettre une barrière. Mais cette barrière est-elle vraiment nécessaire ? Importante ? L’art permet d’écouter sa nature profonde et revenir à cet état d’enfance où tout était possible.
Un deuxième volet de votre activité est la programmation de spectacles gratuits tout public, dans le cadre du Festival Rhizomes. Comment l’organisez-vous et quel accueil en fait la population ?
Ce second volet a été pensé pour répondre à la demande de la Ville d’ouvrir au plus grand nombre. Nous avons donc proposé, en plus des accueils, de réaliser une programmation artistique en lien avec des évènements locaux (comme le festival Rhizomes) ou nationaux (exemple de la Nuit Blanche ou les journées du patrimoine). Ce cadre nous permet d’entrer dans une dynamique de communication importante et donc de faire connaitre plus largement le projet que nous défendons. Le choix des artistes programmé·es est fait avec soin, avec comme première contrainte de pouvoir jouer en extérieur. Nous portons ensuite une attention toute particulière à leur philosophie, qui doit naturellement venir rencontrer la nôtre.
Concernant la programmation à proprement parler, trois types de propositions sont faites et nous permettant de toucher un public large. Les spectacles, avec le festival Rhizomes ou prochainement avec Mouvement Montmartre, s’adressent à un tout public, avec des créations majoritairement frontales. La seconde sont les portes ouvertes, avec la mise à disposition du jardin à un ou une artiste plasticienne pour faire de ce coin de nature leur espace d’exposition et de recherche artistique. On peut citer nadiak teles cette année, ou Judith Vittet l’an passé. Ce type d’ouverture nous permet de prendre le temps de discussion possible avec chacun des visiteurs pour expliquer le projet et ce que nous développons. Enfin, nous réalisons une programmation de lecture de poésie, en lien avec l’association Neige d’Août, et invitons un poète ou poétesse à lire, en toute intimité, dans un pavillon japonais monté pour ces occasions, une sélection de poèmes qu’iels ont pu réaliser.
Vincent serait plus à même de présenter cette action... La poésie a toujours été au cœur de ses créations, et c’est tout naturellement que cette création à part entière a pris place dans le jardin. Nous essayons de programmer au moins deux éditions par an, avec précédemment Frédérique De Carvalohos et Alane Gellé.
Enfin, vous avez un troisième volet qui est l’École du Dehors, accueillant des classes ou des crèches tout au long de l’année. Quels sont les objectifs de cette action ? Préparez-vous les interventions en amont ?
L’objectif de cette action est de mettre à disposition un espace sauvage et sécurisé à des écoles et crèches de proximité pour qu’elles puissent venir tout au long de l’année mener le projet d’École dehors : permettre à des enfants d’avoir un espace de découverte et d’apprentissage en extérieur, dans lequel les acquisitions se font naturellement. Ce jardin leur permet de voir les saisons passer, de laisser une trace, iels apprennent à le connaitre, et donc à en prendre soin. La Ville de Paris, dans la dynamique nationale en cours, accompagne les enseignant·es qui souhaitent mener ce type de projet à travers des formations, des outils et des journées guidées par une personne dédiée. Les enseignant·es doivent ensuite trouver des lieux pour poursuivre leurs envies... mais où ? Les parcs parisiens sont pour la plupart très “contrôlés”, la liberté d’exploration est contrainte, et les usagers ne sont pas forcément en adéquation avec l’action menée... Le Maquis d’Émerveille est un jardin sauvage, clos et sécurisé, avec un cabanon pour stocker du matériel pédagogique. Les classes viennent dans un espace qu’elles connaissent, qui n’est pas une salle de classe en plus, ou une cour de récréation, mais un recoin magique d’exploration en sérénité. C’est aussi un lieu que nous souhaitons commun, où les questions et les réflexions peuvent être posées entre les enseignant·es bénéficiaires.
Nous concernant, nous intervenons au tout début d’année, avec un accueil dans le jardin des enfants et de leurs encadrant·es. Nous prenons un temps artistique pour les faire pénétrer dans cet espace sacré, les accueillir dans notre jardin qui va petit à petit devenir le leur, leur faire prendre conscience à travers de la musique, un conte, du rôle que ce jardin va jouer pour eux et de l’importance de leur présence pour ce jardin. Nous aurons ensuite un rôle de coordination générale, pour nous assurer de l’emploi du temps, programmer des temps de rencontre, de bilan, s’assurer de l’entretien du matériel et du jardin. Nous pouvons intervenir, si demande il y a, concernant une pratique artistique, ou sur la question de la poésie.
Et pour finir, comment la population accepte-t-elle le fait que cet espace vert ne soit pas accessible au public ?
Au départ, l’accueil a été plutôt froid, avec beaucoup de remarques sur ce portail toujours fermé, et ce jardin “non entretenu”. Puis peu à peu, en prenant le temps d’expliquer le projet dans le cadre d’une séance ou lors des conseils de quartier, avec l’installation de panneaux explicatifs et poétiques, les ouvertures ponctuelles, comme cela peut être fait au Jardin Saint Vincent, les habitants ont accepté et validé ce que nous faisions. J’ai l’impression que de parler de nature sauvage, et laisser une place aux très jeunes enfants sont deux sujets, thématiques, qui touchent particulièrement. Nos interlocuteurices se projettent, ou se remémorent leur jeunesse, potentiellement à la campagne... Le fait que nous puissions offrir un cadre comme celui-ci aux petit·es parisien·nes leur est important.
Je vous remercie, Cristina Agosti-Gherban